- Mimoun Charqi - ANALYSE POLITIQUE ET JURIDIQUE -

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LES PRINCIPES ET CONDITIONS DU DEVELOPPEMENT DU RIF

LES PRINCIPES ET CONDITIONS DU DEVELOPPEMENT DU RIF[1]

 

Le grand Rif a souffert et souffre de l'exclusion et de la marginalisation de toute politique et plan de développement et de construction économique, sociale et autres. Des décennies durant, le Rif a souffert de la politique coloniale espagnole qui n'a pas même envisagé la construction d'infrastructures, à l'instar de ce que la France avait pu faire dans la zone qu'elle occupait. Cependant, il sied de ne pas tout rejeter sur le colonialisme puisque le Maroc se trouve déjà avoir recouvré son indépendance politique depuis plus de cinq décennies.

 

Ainsi, on se rend compte de ce que l'Etat centralisé a montré ses limites en matière de développement et de construction territoriale. Tout ne peut pas se décider sur Rabat. Les régions ont des besoins que seules les populations locales ressentent et subissent en terme d'urgence et de priorités. Si les télécommunications ne sont plus un problème grâce aux réseaux mobiles qui se sont développés ces dernières années, il n'en est pas de même des autres infrastructures et moyens de communication. Les routes et autoroutes font encore largement défaut. Il en est de même des voies de chemin de fer, aériennes et maritime. On nous rétorquera, peut-être, que la fameuse rocade, dont on parle depuis plus de deux décennies est en passe de devenir une réalité. Qu'il ne manque plus que le tronçon devant relier Al Hoceima à Tétouan,… Que bientôt la voie de chemin de fer reliera Taourirt à Nador. Que l'on aura bientôt un nouveau port à l'ouest de Nador. Que nous avons déjà une faculté pluridisciplinaire sur Nador. Etc. Tout ceci est bien beau, mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Le Rif a bien du retard à rattraper.

 

Mais d'abord rappelons ce qu'est le Rif. Le Grand Rif comporte le Rif géographique qui s'étend sur la côte méditerranéenne du Maroc comporte, à l'Ouest le Rif des jebalas entre Tanger et Targuist puis à l'Est le Rif des rifains qui va de Targuist jusqu'à la frontière avec l'Algérie. Quant au Sud, il longe le pré Rif.

 

Le centralisme étatique a fait que les régions n'ont pas pu prendre en main leurs destins. L'Etat centralisé n'a pas même veillé à mettre en place les travaux de base essentiels et nécessaires à tout décollage. Des « villes » entières se sont développées sans tracé architectural aucun, « villes » linéaires construites le long des routes nationales et que le voyageur ne voit même pas lors de son passage. Le cadre pittoresque des villes laissées par le colon espagnol (Zayo, Driouch, Villa al Hoceima,…) avec leurs jardins et constructions d'époque a disparu. Il faut à certains endroits y regarder de près avant d'en deviner les restes.

 

Mais, pour rentrer dans le vif du sujet qu'en est-il des conditions requises à un développement du Rif ? Les contraintes sont certes nombreuses, mais les atouts ne manquent pas pour peu que les conditions objectives et subjectives d'un développement planifié soient mises en place. Si vous le voulez bien, je vais vous présenter sous forme d'hypothèses, qui pourront servir au débat, ce que sont ces conditions.

 

1. L'autonomie

L'autonomie n'est pas un vain mot. Un simple concept de plus sans aucune forme, incongru, et plein de vacuité. Partout, de par le monde, en ce qui concerne les Etats développés, on peut se rendre compte que la formule, en tant qu'instrument juridique et politique, a fait ses preuves. L'autonomie n'est pas une fin en soi, et ne l'a jamais été. L'autonomie des régions est un moyen devant permettre aux populations locales de prendre et de veiller par elles mêmes à leurs destins. L'autonomie est la responsabilisation des populations locales. Elle s'accorde avec la démocratisation et la libéralisation des énergies et potentialités. Dans le cadre du système des autonomies, la région se voit attribuer des pouvoirs économiques, politiques, sociaux, et autres à même de lui permettre de lancer le décollage économique.

 

Ce n'est pas sans raison si l'Etat marocain a admis le principe de la région autonome du Sahara. Si aujourd'hui, le projet en est encore au stade des pourparlers avec le Polisario et l'Algérie, on peut penser que quel que soit la suite des négociations sur le dossier du Sahara, le Maroc a tout intérêt à mettre en place le système des autonomies sur l'ensemble du territoire national. Pourquoi ? Car, tel que dit avant, l'autonomie est le moyen de résoudre non seulement un problème politique, en l'occurrence celui du Sahara, mais surtout l'instrument sans lequel il ne peut y avoir de Maroc fort, démocratique, social, et vainqueur des difficultés du sous développement, de la pauvreté et de la misère.

 

Il ne faut pas oublier, et l'histoire est là pour nous le rappeler, que le système des autonomies ne serait pas quelque chose de nouveau pour le Maroc, puisque c'est ainsi qu'a fonctionné l'empire chérifien marocain, d'avant les protectorats. On pourra nous rétorquer, que puisque l'autonomie serait une condition de développement comment se fait-il que les tribus autonomes d'antan n'aient pas abouties au développement ? Ce à quoi il faut répondre que l'autonomie n'est pas la condition mais l'une des conditions seulement.

 

2. Le soutien d'un Etat fort

Le système des autonomies des régions ne signifie nullement que l'Etat n'ait plus de rôle à jouer. Au contraire. Il lui reste encore beaucoup de choses à faire. C'est parce qu'il y a justement beaucoup de travail à faire qu'il faut que, selon le principe de subsidiarité, chacun fasse son travail. A l'Etat, ses pouvoirs et son travail et aux régions autonome leurs pouvoirs et leurs travaux.  L'autonomie des régions ne signifie nullement l'affaiblissement de l'Etat. Bien au contraire. L'Etat n'est que plus fort de ses régions autonomes exerçant pleinement le libre exercice de droits démocratiques. L'autonomie des régions a besoin du soutien d'un Etat fort, respectueux des principes et règles de droit. Le libre exercice de l'autonomie requiert un apprentissage, une préparation, un accompagnement,… C'est là le rôle de l'Etat. L'Etat doit être fort et agir, légalement, selon les standards internationaux, pour prévenir tout risques de dérapages. La mise en place et la réussite de l'autonomie des régions a besoin du soutien de l'Etat, autant que l'Etat a besoin, pour sa pérennité et la réussite de sa mission, de la mise en place et de la consolidation de l'autonomie des régions.

 

3. Des plans et programmes d'actions de développement autonomes régionaux

Nul vent n'est favorable à celui qui ne sait où aller ! Une vision est nécessaire et cette vision doit être accompagnée de plans d'actions et de programmes de développements intégrés, durables et respectueux de l'écologie. Dans le cas du Rif, la région ne manque pas de potentialités ! Il n'y a qu'à voir le développement fulgural des villes côtières espagnoles. Les côtes du Rif sont bien plus belles que celles du voisin espagnol. Mais, il ne suffit pas de miser sur le seul tourisme pour le développement du pays. Tout comme le développement humain ne saurait être réduit à des micro projets de lutte contre la pauvreté. Certes le micro crédit et la micro finance ont un rôle qui n'est pas négligeable, mais cela ne devrait pas constituer l'épine dorsale de la politique de développement humain du pays.

 

Tout un travail a été accompli par l'Instance équité et réconciliation (I.E.R) et par l'équipe ayant travaillé sur le rapport du cinquantenaire. Les deux rapports sont aussi alarmants qu'importants sur l'état des lieux passé et présent. La question qui se pose, après ces rapports, est de savoir maintenant que faire ? C'est après ces constats de situation, de diagnostic et de reconnaissance qu'il y a lieu de penser à des plans et programmes d'actions précis, quantifiés, avec calendrier, budgets, partenaires,… Le tout de façon à enclencher les travaux nécessaires à un véritable décollage économique et développement humain durable. Etant entendu que le développement en question ne saurait se limiter à des projets isolés et dès lors limités quant à l'impact réel sur le développement.

 

Depuis le dernier séisme d'Al Hoceima, il est vrai que certains projets économiques, ont été lancés,  sont en cours, voire même ont pu voir le jour ici et là dans le Rif. Néanmoins, nous n'avons toujours pas un plan global, en bonne et due forme, pour le développement du Rif. Un plan avec une feuille de route sur le web, par exemple, que tout un chacun peut suivre aisément.

 

4. Le partenariat gagnant – gagnant

Déjà en son temps, l'Emir Mohamed Abdelkrim El Khattabi, croyait fermement en un partenariat d'égal à égal entre le Rif et l'Espagne, pour sortir le Rif du sous développement. Aujourd'hui, plus que jamais, la question est toujours à l'ordre du jour. Il ne peut pas être conçu de politique de développement pour le Rif sans partenariat avec des pays ou régions autonomes tiers.

 

Les investisseurs à même de s'engager dans des projets de développements ne manquent pas. Pour autant qu'ils soient convaincus de la sécurité juridique pour leurs investissements. Pour autant que le pays leur offre les garanties d'une justice équitable, qu'ils ne soient pas sujets à corruption, à arnaque,…

 

L'investisseur est un homme d'affaire, un commerçant qui a pour but d'abord de gagner de l'argent. Ce n'est pas un philanthrope et il ne souhaite pas non plus se faire plumer. Les banques marocaines et étrangères ne manquent pas de liquidités pourvu que le projet à financer dégage un taux de rentabilité positif et suffisant. Il est intéressant de voir le boum économique qu'est en train de connaître Marrakech et sa région aujourd'hui. Le nombre d'hôtels, de palaces et résidences touristiques qui y fleurissent là où il y a quelques années seulement il n'y avait que désert et désolation.

 

5. La sécurité et la paix

Il ne peut y avoir de développement sans paix sociale, sans sécurité,… Or, la sécurité cela n'est pas seulement le risque de ne pas se faire agresser, pour se faire voler, ou exploser, car l'on se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment. La sécurité c'est aussi la possibilité de pouvoir accéder, sans entraves, ni discriminations, aux droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques. La sécurité c'est aussi, la sécurité de l'emploi, la sécurité juridique,… La sécurité c'est la possibilité d'accéder à la connaissance, au savoir, à l'éducation, aux soins et à la santé,…

 

La sécurité c'est le droit de penser et de s'exprimer librement, sans pouvoir être inquiété. La sécurité c'est  aussi le plein emploi, le bien être des individus, la démocratie, l'égalité des chances,…

 

6. La transparence et la bonne gouvernance

Transparence, bonne gouvernance et moralité dans la gestion de la chose publique ne devraient pas être des slogans creux, du seul domaine du discours et des principes galvaudés mais sans emprise réelle et concrète. Ces principes sont essentiels au développement. A défaut, on continuera à cultiver le discours d'un côté et des réalités néfastes à la société, aux populations, et à la région. Ces principes sont institués également pour les entreprises privées. Au-delà des discours, les textes de droit marocains instituent la transparence et la bonne gouvernance des deniers et biens publics. Pourtant, les violations à ces règles sont légions, sans que de façon systématique il y ait sanctions. La transparence et la bonne gouvernance demeurent un vœu pieux. Il n'y a que voir le dernier rapport de la Cour des comptes, publié au Bulletin Officiel, pour se rendre compte de la partie visible des malversations, irrégularités et autres. Notons, en passant, que le cas de ce qui se passe à la municipalité de Nador est effrayant. Pourtant, en dépit de tout, la justice est lente à la détente et peu prompte à faire son travail.

 

7. Les libertés publiques et le respect des droits de l'homme

Développement, croissance économique, sociale et autres sont loin d'être aux antipodes des libertés publiques et du respect des droits de l'homme. C'est même le contraire. Longtemps, d'aucuns ont essayé d'opposer droits de l'homme et développement. Alors que ce dernier ne peut être effectif et réel sans le respect des droits humains.

 

8. Le respect de l'environnement

Sans respect de l'environnement, il n'y a pas de salut possible. Le Rif a probablement la chance d'avoir été écarté, jusqu'ici, des divers programmes d'investissement et croissance. Or, on ne connaît que trop des dégâts sur l'environnement dont s'accompagnent, souvent, les projets d'investissements et constructions. Le principe du respect de l'environnement et les erreurs commises ailleurs, devraient être pris  en compte.

 

9. L'indépendance de la justice

L'indépendance de la justice figure parmi les principes que l'on retrouve formellement dans le droit marocain. Mais, au-delà de la forme, il faudrait assurer l'effectivité de cette règle essentielle. Il faudrait pouvoir passer du simple discours idéologique de droit, à l'application et au respect effectif du droit.

 

10. Le développement durable diversifié…

Le développement ne saurait être que durable et diversifié. La croissance économique n'est pas le développement. Il n'y a que voir ce que sont les différents rapports, autant ceux du cinquantenaire, que ceux de la banque mondiale, ou du PNUD, et autres pour se rendre compte que notre pays est loin de satisfaire aux règles et conditions requises en la matière.

 

Considérations finales

Si j'avais à devoir conclure, cette communication, par un seul mot ce serait celui de « démocratie ». Sans démocratie, pas d'autonomie, pas d'Etat fort, pas de plans et programmes d'actions de développement autonomes régionaux, pas de sécurité et paix, pas de transparence et bonne gouvernance, pas de libertés publiques et respect des droits de l'homme, pas de respect de l'environnement, pas d'indépendance de la justice,  pas de développement durable diversifié et dès lors pas de condition pour le développement.

 

Copyright 2008. Mimoun CHARQI.

Mode officiel de citation. Mimoun CHARQI. « Les principes et conditions du développement du Rif ».

http://charqi.blog4ever.com



[1] Communication à la Première rencontre des enseignants chercheurs de Nador. Nador, les 06 et  07 août 2008.



21/05/2010
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