- Mimoun Charqi - ANALYSE POLITIQUE ET JURIDIQUE -

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IMMIGRATIONS ET MEMOIRES, ENTRE DEFIS ET PERSPECTIVES,

 

IMMIGRATIONS ET MEMOIRES, ENTRE DEFIS ET PERSPECTIVES,

 D’HIER ET AUJOURD’HUI

 

Dr. Mimoun CHARQI

 

 

Les défis et perspectives en relation avec le thème des immigrations, en tenant compte de la mémoire historique commune et partagée, représentent des questions essentielles et centrales pour qui veut connaître des problèmes identitaires issus de l’émigration et aborder sereinement l’avenir.

 

Les immigrations ont existées de tous temps. Elles se sont faites de façons pacifiques ou belliqueuses et légales ou illégales. Un grand nombre de maghrébins, ou de personnes d’origine maghrébine, sont, aujourd’hui, installés en France, en Espagne et ailleurs en Europe. La plupart revendiquent une citoyenneté ainsi que des valeurs et principes républicains ou démocrates.

 

Accéder à la citoyenneté serait-il un privilège auquel ne pourraient accéder que quelques fortunés ? Ceux qui proviennent de pays anciennement sous colonisation ou protectorat français ou espagnol, dans le cas qui nous intéresse ici, ont-ils des droits légitimes vis-à-vis de l’Etat français et/ou de l’Etat espagnol? Et ces derniers ont-t-ils des obligations envers eux ? Et au-delà envers ceux qui sont restés au pays anciennement occupé ? Des pays qui, faut-il le rappeler, ont combattu, sous la bannière française, les nazis ?

 

Pour connaître de ces questions, il faut se pencher sur le passé, le présent et l’avenir des flux migratoires entre les pays du nord et ceux du Sud. Et, l’histoire d’un passé proche, ainsi que le présent, sont là riches d’enseignements pour ceux qui veulent bien les saisir et en tirer parti. Hier, il y eu des flux migratoires d’européens, français, espagnols et autres, vers les pays du Maghreb, dans le cadre de la « colonisation », ils y ont vécu, ils y sont nés, un grand nombre d’entre eux en sont repartis, d’autres y sont encore voire sont revenus. Durant la période des protectorats et colonisations, des colonisés ont rejoins la métropole qui avait besoin de leurs forces de travail. Ce dernier flux s’est poursuivi, fortement, et légalement, lors des premières années des indépendances politiques des pays anciennement colonisés. Aujourd’hui, on assiste à un retour sous formes de capitaux, ainsi que dans le cadre de résidences pour le troisième âge. On se rend compte que les migrations, de part et d’autres, dans un sens comme dans l’autre, sont une chance pour chacune des parties.

 

Mais, qu’en est-il de l’Histoire commune ? Les enfants d’immigrés ont besoin de connaître leurs Histoires, la mémoire partagée et commune, entre les deux pays auxquels ils peuvent appartenir, et le pays d’accueil gagnerait à ne pas avoir la mémoire courte, surtout s’il revendique des valeurs et principes démocratiques. Le progrès et le développement ne peuvent être à sens unique. 

 

Avant de se pencher sur la question de la reconnaissance des injustices commises et de la réconciliation, il convient de rappeler ce qu’il en a été de l’immigration dans le cadre des protectorats et colonisations.

 

I.   L’immigration dans le cadre des protectorats et colonisations

La mission dite « civilisatrice » de la colonisation aura conduit à des chamboulements divers des pays de pénétration et la main mise sur les ressources autant que sur les hommes. Ces derniers seront utilisés, à des fins plurielles, autant dans leurs pays d’origines, que dans la métropole. Quant aux colons, ils auront été précédés par les banquiers et les « pacificateurs ».

 

1. Banquiers, pacificateurs et colons

Revenons un instant sur le début du siècle passé et prenons, à titre d’illustration, le cas marocain. Le Maroc, au début du siècle passé, porte alors le nom d’Empire chérifien marocain. Les structures de l’Etat marocain d’antan n’ont rien à voir avec celles d’un Etat nation moderne. Le pays était resté longtemps quasi hors du temps par rapport à l’évolution connue par les pays européens. Les puissances d’alors lorgnent sur le Maroc et se le partagent.

 

La conférence d’Algésiras va permettre d’établir un protectorat français et espagnol sur le pays. Tanger sera zone internationale tandis que le nord et une partie du sud du pays reviennent à l’Espagne et le reste du Maroc à la France. Juridiquement, la présence étrangère dans le pays est un protectorat. Un protectorat qui, dans les faits, sera une véritable colonisation.

 

Le prétexte au protectorat et à la colonisation est, d’une part, l’anarchie que l’on disait régner dans le pays et, d’autre part, la mission civilisatrice européenne. C’est ainsi que la colonisation du pays prend le nom de « pacification ». Une pacification qui permettra de venir à bout des résistances à la colonisation et qui se fera par le fer, les obus et le sang… Déjà, bien avant l’acte d’Algésiras, les intérêts financiers ouvrent des comptoirs tout le long du littoral. Les « Associations de Géographie » anticipent sur la colonisation, en éclaireurs,… Vient ensuite le temps des colons. Les terres agricoles, les meilleures, sont prises aux autochtones, essentiellement des amazighs, (les berbères), et les colons s’y installent. Le paysan marocain, de propriétaire, devient salarié du colon français ou espagnol.

 

2. Destruction des structures étatiques locales et spoliations

Les structures de l’Etat sont d’un type particulier. La répartition des pouvoirs entre le bled el makhzen, le pays de l’autorité centrale, et le bled siba, le pays de la dissidence, fait que la réalité du pouvoir est, essentiellement, entre les mains des tribus. Le Sultan est une autorité spirituelle qui est assuré de l’allégeance des tribus. Ces dernières sont de véritables républiques. D’ailleurs, dans le Rif, d’avant la colonisation, on parle du temps de la « rifoublik » ou « ripoublik ».

 

Toutes les structures étatiques et tribales, d’avant le protectorat, vont être réduites à néant ou utilisées aux fins des intérêts de la colonisation. La fin de la « pacification » voit croître le rôle et l’implantation des colonies et des colons. Des français et des espagnols, principalement, vont quitter leurs pays d’origines pour s’installer au Maroc, comme d’autres le feront ailleurs. Il parait, à leurs yeux, légitime de venir s’installer dans un pays qui n’est pas le leur et plus encore participer à la spoliation de terres qui appartiennent à autrui.

 

3. La mission civilisatrice et l’aspect positif de la colonisation

Certes, il y eu aussi certains aspects positifs dans la colonisation. A titre d’illustration : l’introduction de l’école moderne. Mais, l’école et l’éducation n’étaient pas destinées à l’ensemble des populations. Seuls y avaient droit les enfants des notables et encore… Il y eu aussi des routes et autres infrastructures portuaires, ferroviaires… Mais, ces dernières servaient surtout l’exploitation économique, commerciale et financière au profit de la métropole et des colons.

 

Afin de légitimer la colonisation, il est question de « mission civilisatrice ». Il s’agit de civiliser des indigènes, des barbares… Le colon ne peut s’empêcher de se comporter comme maître en territoire conquis. De considérer l’autochtone comme un « indigène ».

 

4. Des immigrés indigènes au secours de la France

Ce sont ces mêmes indigènes qui seront utilisés comme supplétifs, goumiers et tirailleurs, et serviront à la pacification contre les rebelles, les « terroristes », qui résistaient à l’occupation et à la pénétration. Ce sont ces mêmes « indigènes », du Maroc et d’ailleurs, qui viendront participer à la deuxième guerre mondiale, aux côtés des forces alliées, pour la libération de la France. Ce sont ces mêmes « indigènes » qui seront utilisés dans la guerre d’Indochine… Il y eu assurément du positif dans les colonisations, mais cela dépend pour qui ?

 

5. Après la colonisation, la néo colonisation

Les exactions des colons et des autorités coloniales feront que de nouveaux rebelles, à travers des mouvements de libérations nationales, verront le jour dans les pays colonisés. Les mouvements de libérations nationales comportent deux types ; ceux politiques et ceux armés. Le colonisateur s’arrangera pour négocier l’indépendance avec le mouvement politique en veillant à sauvegarder ses intérêts. L’indépendance sera quasi partout politique. Le néocolonialisme prendra la place du colonialisme.

 

6. Des déracinés à la recherche de reconnaissance et rattachement

Entre temps, la France comme l’Espagne ont besoin de main d’œuvre, à bon marché, pour le développement de leurs pays. Un grand nombre de personnes prendra le chemin de l’Europe pour aller travailler dans les mines de charbon et d’acier… Dans les usines et ailleurs,… Seuls dans un premier temps, ils font ramener, pour certains d’entre eux, leurs familles. Ils vivent certes dans des conditions pas toujours commodes et aisées, mais dans tous les cas meilleures que celles de leurs pays d’origines. Et surtout, leurs enfants, nés dans le pays d’accueil, vont chercher à tirer parti des lois du dit pays. Ils parlent, de moins en moins, la langue du pays d’origine. Ils connaissent de moins en moins le pays d’origine. Ils se sentent, se veulent nationaux du pays d’accueil qui ne les considèrent pas toujours ainsi. Ils demeurent « français » d’origine marocaine, kabyle ou autre,... Espagnols, d’origine marocaine,…

 

Leurs différences étant cultivées, leur soif de rattachement, de reconnaissance, les conduits à rechercher les racines d’une identité, d’appartenance, difficile à trouver et/ou à recouvrer. S’ils ne se sentent pas toujours bien dans le pays d’accueil, ils le sont moins dans le pays d’origine. Des déracinés ?

 

II. Responsabilité, mémoire, intégration et réconciliation

Les obligations des ex-puissances colonisatrices, leurs responsabilités et actes passés se prolongent encore aujourd’hui. La réconciliation passe, quant à elle, par le nécessaire devoir de mémoire, la reconnaissance et l’ouverture à l’autre.

 

1. Le devoir de mémoire

Les puissances colonisatrices d’hier ne veulent plus rien savoir du passé. La mémoire des Etats s’efface. En Algérie, il est officiellement réclamé un devoir de mémoire, de pardon, voire de réparation par rapport aux crimes commis par la colonisation. La France ne veut rien entendre. Pourtant, dans le cas des crimes de l’holocauste, de la déportation des juifs, récemment, le Président français n’a pas hésité à demander pardon au nom de l’Etat français pour les crimes commis… Dans le cas du Maroc, officiellement aucunes demandes de pardon ou de réparation ne sont demandées par l’Etat marocain. Est-ce dire qu’il n’y aurait rien à pardonner ou à réparer ? Quid alors de la guerre chimique contre le Rif ?

 

Mais, sur ce dernier point, de quoi s’agit-il ? Tout simplement qu’il y a eu utilisation d’armes chimiques de destruction massive, [ypérite, phosgène et chloropicrine], contre le Rif et ses populations, en violation du droit international, puisque ces armes étaient et sont prohibées, tant en ce qui concerne leur utilisation, que leur production, stockage ou commercialisation.

 

Il convient de noter que le problème ne relève pas, seulement, de l’histoire, puisqu’il se trouve que ces armes chimiques ont des effets mutagènes et cancérigènes et que les héritiers des victimes d’hier en souffrent physiquement encore aujourd’hui.

 

Autant la France que l’Espagne sont impliquées et concernées par un crime contre l’humanité. On n’a pas encore fini d’en parler. Le problème n’est même pas encore entièrement posé.

 

2. Reconnaissance et réconciliation

Tout un travail de mémoire, de réconciliation est en train de se faire un peu partout dans le monde. Il serait juste qu’il concerne aussi les injustices, les crimes, les dommages perpétrés par les anciennes puissances colonisatrices. Pour pouvoir tourner la page, il est important de pouvoir la lire. L’histoire des peuples qui se sont côtoyés est commune. Il y a de bonnes choses, comme de mauvaises. L’idéal est des solutions de reconnaissances, de rapports ou chacun en sortirait gagnant et grandi. Les frontières ne sont que des inventions humaines et, au-delà de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes, ce qui importe c’est la dignité des personnes humaines, d’où qu’elles soient, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent.

 

3. Ouverture et intégration

L’ouverture à l’autre est intéressante et importante dans la mesure où non seulement elle permet de ne pas laisser l’autre en marge de la route, mais parce qu’en s’ouvrant à l’autre on y gagne. Chacun y gagne !

 

Longtemps durant il a été question d’une volonté déclarée d’intégration des populations immigrées. Mais l’intégration ne signifie pas l’abandon des identités et cultures propres. Il ne s’agit pas de machines dont on pourrait écraser le disque dur. L’intégration c’est l’acceptation de l’autre, le respect de l’autre, la reconnaissance de l’autre, car cet autre que soi n’est pas si différent que nous-mêmes, car il appartient à la même espèce. Ce qui a le plus souvent commandé le rapport à l’autre fut-il « indigène » ou fils d’indigène c’est un rapport de soumission, d’exploitation, d’utilisation afin de préserver ou accroître des intérêts égoïstes.

 

4. La responsabilité humaine des puissances colonisatrices

Le sort actuel des colonisés d’hier ne délivre pas les puissances coloniales d’hier de leur responsabilité humaine, historique et autre. Les indépendances politiques conférées, par les anciennes puissances colonisatrices, ne règlent pas le problème du sous développement, de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté d’expression, de l’égalité de droits entre l’homme et la femme… La richesse se trouve au nord de la méditerranée, il en est de même de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté… Les pays du Sud ont contribué à ce que l’Europe est aujourd’hui. On peut considérer qu’ils ont des droits non reconnus. Néanmoins, l’Europe devient, à tous points de vues, un miroir aux alouettes.

 

Considérations finales

La mémoire veut aussi qu’il y ait lieu de rappeler, qu’au-delà des nationalités, et des « identités nationales », car ce n’est finalement pas là ce qui est le plus important, il y a eu et il y a des hommes et des femmes, généreux et justes, qui condamnent et combattent les injustices où qu’elles soient y compris lorsqu’elles proviennent de leurs propres gouvernants. Par ces temps de débats sur les identités nationales, les campagnes électorales,… il importe que les personnes issues de l’immigration, d’une façon générale, et celles d’origine amazighe en particulier, sachent faire valoir leurs voix et penchent, en connaissance de cause, vers la reconnaissance de leurs rôles passés, présents et à venir et la préservation de leurs intérêts légitimes.

 

Conférence au colloque organisé par l'Association Franco berbère en Lorraine, à Metz, le 18 février 2008.

 

Mode de citation officielle

Mimoun CHARQI

http://charqi.blog4ever.com

 



19/04/2011
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