- Mimoun Charqi - ANALYSE POLITIQUE ET JURIDIQUE -

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CRIMINALITE, BIEN ETRE, DEVELOPPEMENT ET DEMOCRATIE

CRIMINALITE, BIEN ETRE, DEVELOPPEMENT ET DEMOCRATIE[1].

 

                  

Cette communication est une réflexion, non pas sous l’angle de la criminologie, mais à l’aune de l’analyse sociopolitique. Quel rapport peut-il y avoir entre la criminalité, le bien être des individus, le développement et la démocratie ?

Diverses pistes de recherche et réflexion, sous forme de propositions et hypothèses, seraient à même d’amorcer un débat afin de mieux comprendre certaines des raisons qui poussent à la croissance et au développement des différentes formes de criminalités, dont celle terroriste et partant de connaître de ce qu’il faudrait pour la réduction de la criminalité (III), au sens large du terme. Aussi, avant d’aborder les politiques et stratégies de lutte contre la criminalité (II), voyons ce qu’il en est des significations de la criminalité (I).

I. SIGNIFICATIONS DE LA CRIMINALITE                                                        

Les significations de la criminalité sont multiples voire antinomiques. Multiples car plurielles, selon les types d’actes d’infractions, et antinomiques selon les institutions ou organisations.

I.1. Significations, légitimités et légalités plurielles

1. Une criminalité plurielle et diversifiée.

La criminalité est une notion fourre tout, où l’on retrouve des actes criminels divers, sans commune parenté entre eux. Il en est ainsi, car le droit en donne une définition large. Pour en savoir un peu plus, sur les différentes catégories de crimes, il faut rechercher la famille à laquelle chaque crime appartient. Et de distinguer la criminalité financière (les détournements, les abus de biens sociaux, les dilapidation de deniers publics, le blanchiment, les trafics illégaux…), de la criminalité terroriste (assassinats, meurtres, enlèvements, viols, rapts,…).

2. Une criminalité évolutive

Notons que l’acte criminel se définit par rapport au droit. C’est le droit, étatique ou interétatique qui jugent et qualifient tel ou tel acte comme étant un acte criminel. D’ailleurs, ce qui est considéré, aujourd’hui, comme illégal, délictueux ou criminel, peut demain être légalisé et inversement. Pour autant, il arrive que ce qui est considéré et qualifié de criminel pour les uns ne soit pas ainsi vu par les autres. La légitimité des uns ne s’apparente pas à celles des autres. « Je considérai le vol comme légitime, dans la tribu des salauds », écrit Mohamed Choukri dans « le pain nu ».

3. Des légitimités et légalités plurielles

A titre d’exemple, le droit de la mafia ne considère pas comme criminels les contrats et autres actes de trafic ou assassinats. La mafia ayant son propre droit et ses propres règles. Il en va, assurément ainsi, également, dans les conflits armés où s’affrontent occupants et résistants. Ainsi, les résistants français étaient-ils considérés par les allemands, lors de la seconde guerre mondiale, comme des terroristes et, à ce titre, jugés comme des criminels, alors que les français les considéraient comme des héros et libérateurs. Pourtant, ces mêmes français considéraient, quasi au même moment, les résistants, marocains et autres, à la colonisation comme des rebelles, des terroristes et des criminels.

I.2. Significations, légitimités et légalités antinomiques 

1. Légalités et légitimités antinomiques de l’acte criminel

Chacun, de son point de vue, va légitimer ou chercher à légitimer l’acte criminel ou la répression contre l’acte criminel. Le pouvoir, en place, s’occupera rarement de savoir, de chercher à comprendre et de prévenir les actes criminels. Les autorités étatiques semblent dépassées par les avalanches d’actes criminels. Il arrive même qu’elles versent elles mêmes dans des actes répressifs illégaux, à la limite de l’illégalité voire criminels eux-mêmes. A titre d’illustration, l’emploi d’armes chimiques de destructions massives, (Ypérite, phosgène et chloropicrine), au demeurant prohibées par le droit international, par l’Espagne et la France, contre le Rif et les populations rifaines, pour venir à bout de l’Emir Abdelkrim, lors de la guerre du Rif, entre 1921 et 1926.

2. Robin des bois et les out law

Le détenteur du pouvoir assimile, de son point de vue, toute personne qui conteste sa stabilité et son bien être économique, social et politique comme un criminel. Celui qui détient le pouvoir, généralement, ne se soucie pas de savoir ce qu’il en est du « bien être » de celui en difficulté. Quels qu’ils soient, les actes criminels sont souvent animés par la recherche d’un meilleur être, d’un devenir meilleur, d’une meilleure vie, voire du maintien d’un statu quo associé aux privilèges qui en résultent. Robin des bois est un out law, un hors la loi, un criminel, au regard du droit, du shérif de Nottingham,… Pourtant, lui-même, ses amis et le petit peuple qu’il défend ne le considèrent pas ainsi.

3. Ordres mafieux et terroristes contre ordres étatiques

Si la criminalité, le crime, est un concept clair, aux yeux des Etats. Si, à quelque chose près, l’ensemble des Etats peuvent s’accorder sur la signification de ce qu’il faut entendre par le crime, ou la criminalité, toujours est-il que cette signification étatique ou interétatique peut se retrouver concurrencée, voire remise en cause par d’autres institutions que les Etats. Il en est ainsi de la mafia, il en est ainsi, également, des divers groupes « terroristes », de par le monde. Al Qaida, le GSPC, le Polisario,… Tandis que les uns considèrent tel acte comme illégal, les autres le voient, de leur point de vue légitime, si ce n’est « légal », au regard de leurs « ordres » respectifs. L’Etat n’a plus le monopole quant à la production de normes de conduite, quant à ce qu’est l’ordre juridique, quant à ce qu’il devrait être ; des « ordres juridiques » s’affrontent ainsi entre eux. 

II. POLITIQUES ET STRATEGIES DE LUTTE CONTRE LA CRIMINALITE

Les politiques et stratégies de lutte contre les actes criminels peuvent être distinguées en connaissance, prévention et répression. L’intérêt de la connaissance, de la prévention et de stratégies appropriées pour la maîtrise du fait criminel n’est plus à démontrer, et ceci, d’autant plus que les politiques et stratégies du tout répressif ont montré leurs limites, leurs caractères néfastes voire contreproductifs,…

II.1. Les limites des politiques répressives

1. Les limites de la sécurité par la répression

L’ordre ne peut à long terme, de façon durable, être assuré à coup de bâton, ou pire à coup de fusil, par les obus et le sang,… Prenons le cas du problème palestinien, par exemple : Les différentes parties en présence pensent pouvoir régler leurs litiges par la violence et la violence en réaction. Une spirale criminelle s’installe, chaque fois plus forte. Le point de non retour risque d’être rapidement franchit, s’il ne l’est déjà. Lorsqu’on recourt à la force pour régler une situation donnée, c’est que l’on a déjà perdu et loin de régler quoi que ce soit le problème ne se retrouve qu’aggravé.

Le tout sécuritaire est aux antipodes de la sécurité. La sécurité ne saurait se réduire à la répression tout azimut, sans discernement, disproportionnée,… La sécurité ne peut pas être à sens unique. Elle doit être globale ou ne sera pas. Elle doit être portée par la société dans son ensemble et à son profit. Le bien être, le développement et la démocratie ne peuvent non plus être réservés à une élite, à des catégories,… L’exclusion, le défaut d’insertion sociale et autres ne peuvent que nourrir les infractions, délinquances et criminalités.

2. Le caractère néfaste et contreproductif du tout répressif

La répression, à elle seule, ne suffit pas. Elle peut être même contre productive avec des effets pervers néfastes et contraires au but recherché. Prenons à titre d’illustration, un cas fort éloquent, celui de la « guerre d’Algérie ». L’histoire est là qui nous enseigne comment le FLN a réussi à piéger l’armée française. Suite aux crimes terroristes commis par le FLN à l’encontre des populations françaises d’Algérie, l’armée française s’est vengée, en retour, de façon aveugle, par des crimes à l’encontre des populations autochtones sans chercher à savoir qui était coupable ou pas. Dix français de souche avaient été tués, eh bien cent autochtones seraient massacrés en retour ! C’est ainsi, qu’une population qui n’était guère acquise, au début, au FLN, se retrouva devoir choisir son camp avec le FLN et pour l’indépendance de l’Algérie. On ne répond pas à la barbarie, par la barbarie, par la répression massive et aveugle, mais en toute intelligence, dans le respect du droit, des droits de l’homme et de la personne humaine. Un innocent condamné devient dangereux pour la société.

II.2. L’intérêt de la connaissance, de la prévention et de stratégies appropriées

1. L’intérêt de la criminologie

La maîtrise de la criminalité passe dès lors par des centres spécialisés d’étude stratégiques, des approches scientifiques réfléchies, une connaissance, des décisions rationnelles,… Ce n’est pas à des criminologues que je ferai l’affront de dire l’intérêt de la criminologie. Néanmoins, notons qu’en dépit de l’intérêt accordé par les pays développés à la connaissance, à la compréhension des motifs criminels, ces pays n’arrivent pas à mettre fin aux infractions. Il est évident que l’éradication de la criminalité est une illusion. Cependant, à défaut de pouvoir l’éradiquer, toujours est-il qu’elle peut être contenue, réduite, prévenue,… La prévention suppose une bonne connaissance de l’acte criminel, de ce qui le motive, de ses modes opératoires,…

2. Criminalités et frustrations

Les raisons de la criminalité, des criminalités devrait-on dire, sont complexes, plurielles, diversifiées,… Cependant, il semble que toutes les formes ou types de criminalités aient quelque chose en commun : la « frustration de quelque chose ». Aux antipodes des frustrations on retrouve le bien être.

3. Criminalités et changements sociaux

Quelle relation entre « criminalité » et changements sociaux » ? Le problème c’est que les différents changements sociaux, l’évolution des rapports sociaux, ne tient pas toujours compte du souci de la nécessaire réduction de la criminalité. Les visions, choix et stratégies pensées et décidées ne tiennent pas toujours compte du paramètre de la lutte contre la criminalité.

4. Réduire la criminalité, à défaut de pouvoir l’éradiquer

Le regard jeté sur nos sociétés permet de relever une progression assez alarmante des différentes formes de criminalités. Selon les sociétés, de nouvelles formes de criminalités voient le jour, d’autres s’estompent–t-elles pour autant ? Cela n’est pas si sûr ! Une simple lecture des organes de presse, permet de se rendre compte encore que de façon fort imparfaite de l’état des lieux,… Au Maroc, par exemple, nous n’en sommes plus aux formes classiques de criminalités, puisque que le terrorisme kamikaze lui-même a fait son apparition ces dernières années, encore que dans des proportions fort limitées par rapport à d’autres pays dont le voisin algérien.

La cité idéale, où la criminalité serait réduite à son minimum, théoriquement, ne semble pas inaccessible. En réduisant les causes à même de pousser aux actes criminels, en agissant à titre préventif, ne pourrait-on pas réduire la criminalité ? Tenir compte du nécessaire bien être de tous les individus, du nécessaire développement pour tous les humains et de la démocratie pour tous et contre tous semble une condition sine qua non pour la réduction de la criminalité.

III. Les conditions de la réduction de la criminalité

La sagesse fait souvent défaut, l’intelligence encore davantage dans la conduite des politiques de gestion des actes criminels terroristes. Bien être, développement et démocratie semblent des conditions importantes pour la réduction de la criminalité.

1. Le bien être contre le crime

Le bien être peut-il être un palliatif au crime ? Certains crimes seront commis avec motif de recherche du « bien être », bien être matériel, social, économique ou autre. Cela ne suppose t-il pas, dès lors, que le bien être de l’individu, et de la somme des individus, peut être un paravent à la criminalité ? Si celui qui n’a rien, car exclu, marginalisé,… ne risque rien à perdre, en est-il de même de celui qui est intégré, qui est reconnu, qui a sa place dans la société ? Seul le mal être, le sentiment d’exclusion, la frustration, le sentiment d’injustice, voire la cupidité, pousseront, à priori, au crime.

2. Le développement contre le crime

Le développement peut-il être un paravent au crime ? Une société sous développée apparaît comme le terreau fertile de bien des formes de criminalités. On pourra, certes, rétorquer que bien des sociétés développées connaissent, voire subissent diverses formes de criminalités ! Dès lors l’assertion serait-elle contredite ? Aucunement, car les sociétés développées en question nourrissent en leur sein diverses formes et îlots de sous développement, d’exclusion, de marginalisation, d’injustices,… Pour opposer le développement, efficacement, aux criminalités, il faudrait dès lors que le développement soit juste et égalitaire. Encore que, le sujet se complique énormément avec la globalisation, la transnationalisation des différents rapports sociaux à l’échelle mondiale.

3. La démocratie contre le crime

La démocratie peut-elle être un remède à la criminalité ? Le problème c’est que la démocratie se trouve avoir des significations plurielles, sans qu’elles s’accordent entre elles. Au nom de la démocratie et de la liberté, est-il indiqué d’intervenir afin d’imposer, par les armes, le feu et le sang, démocratie, liberté et droits de l’homme ? C’est en tout cas, ce que sont quelques unes des raisons avancées pour les interventions militaires en Afghanistan, en Irak,… On se rend compte que l’Europe, les Etats-Unis, et le monde dit développé d’une façon générale, sont loin de maîtriser l’appréciation stratégique de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Les attentats n’ont jamais été plus importants depuis les interventions militaires occidentales en Afghanistan, en Irak,… L’usage de la force répressive fait appel en retour et cultive la réaction par la force, par le terrorisme, souvent aveugle, incontrôlé,…

4. Le droit contre la criminalité

Il n’est guère indiqué de combattre le terrorisme, les extrémistes et la violence par les mêmes moyens. Les moyens devant être utilisés doivent être des moyens légaux respectueux des grands principes juridiques. Autrement, l’échec des institutions et du droit serait consommé. En aucun cas les actes criminels ne devraient renforcer la répression et les limites aux libertés, ni servir de prétexte aux abus. Cela devrait faire réfléchir et agir avec fermeté, dans le respect du droit et des droits et par la mise en place de plus de justice économique et sociale, de démocratie, de respect de la dignité de la personne humaine.

Considérations finales

Le Maroc à l’instar de bien des pays, encore que fort relativement, voit se développer la criminalité. Cependant, les gens aspirent à vivre en paix. Or, la paix est globale, elle est civile et politique, elle est aussi économique, sociale, culturelle, religieuse,… Si la parade aux terrorismes ne peut pas être seulement locale, à l’ère de la globalisation, il n’en reste pas moins que chacun peut agir pour ce qui le concerne.

La Maroc est-il fragile "en raison de la pauvreté qui y sévit" ? De la "conjoncture internationale" et de ses positions ? En tous cas c’est ce que d’aucuns affirment, sans avoir vraiment tort ! La misère, les inégalités criardes, la pauvreté, le chômage, l’analphabétisme devraient être éradiqués si l’on veut réellement combattre toutes formes d’extrémismes. La Solidarité et la tolérance devraient être érigées en principes constitutionnels. La Solidarité avec un grand "S", qui s’identifie à davantage de justice économique et sociale.

L’Etat doit faire preuve d’intelligence, de sagesse, et d’efforts sur soi. Ceux qui commettent des crimes ou participent à leurs exécutions, en connaissance de cause, en complices, doivent répondre de leurs actes, devant la justice, mais dans le respect du droit. Lorsque l’Etat parvient à le faire, c’est là une victoire sur les actes criminels et l’Etat concerné peut s’enorgueillir de faire partie des nations de droit, engagées réellement dans le processus démocratique. En aucun cas, les crimes commis ne devraient être le prétexte à des abus et violations des règles de droits élémentaires, que ce soit à l’échelle internationale ou au niveau des Etats. Concomitamment, les pays du Sud doivent s’engager dans de larges chantiers, de grands travaux productifs de richesses et de répartition de bien être économique, social et autres.

 

Copyright 2008. Mimoun CHARQI.

Mode de citation: Mimoun CHARQI. "Criminalité, bien être, développement et démocratie". http://charqi.blog4ever.com

 

  

 

 



[1] Communication au XIe Colloque de l’Association internationale des criminologues de langue française. Délinquances et changements sociaux, des modes de vie et des pratiques d’intervention. Dialogue Sud - Nord. Rabat, Université Mohamed V- Agdal. 11-13 mai 2008



13/05/2010
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