- Mimoun Charqi - ANALYSE POLITIQUE ET JURIDIQUE -

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ABDELKRIM DE L'OUBLI A LA RENAISSANCE

Abdelkrim, de l'oubli à la renaissance[1].

 

Résumé:
Longtemps durant, Mohamed Abdelkrim El Khattabi avait été confiné dans l'oubli, tout particulièrement au Maroc. Abdelkrim a longtemps durant fait partie des tabous. Les travaux de feu Germain Ayache auront contribué à le sortir de l'oubli volontaire de l'histoire officielle nationale. Abdelkrim est redevenu d'actualité. Aujourd'hui, on assiste à une recrudescence de l'intérêt apporté à l'Emir du Rif et la guerre du Rif, autant au Maroc, qu'en Espagne ou en France. Il n'y a qu'à voir le nombre de livres, de séminaires, de projets de films et documentaires de ces dernières années. Outre la question du rapatriement de sa dépouille, voire le problème de la reconnaissance et des réparations de l'usage des armes chimiques de destruction massive par l'Espagne et la France dans le Rif.

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Le nom de Germain Ayache reste associé, en raison de ses travaux, à mohamed Abdelkrim El Khattabi et à la guerre du Rif. Quoi de plus naturel, dès lors, qu'à l'occasion de cette rencontre, en hommage à feu Germain Ayache, il soit question de celui qui symbolise le champ d'investigation du chercheur. Pendant et après la fin de la guerre du Rif, Abdelkrim fait l'actualité des journaux et revue. Il intéresse aussi les historiens, chercheurs et autres auteurs. Nombre de publications y sont consacrées, directement ou indirectement. Après l'exil à l'île de la réunion, durant deux décennies, il arrive à fausser compagnie à son escorte pour s'installer au Caire, en 1947, et où il décède en février 1963. Depuis, le Maroc est déclaré indépendant et le rôle joué par Mohamed Abdelkrim El Khattabi négligé par l'historiographie officielle et les historiens marocains, à de rares exceptions dont celle de Germain Ayache.

 

La publication des « origines de la guerre du Rif » est, à coup sûr, un évènement pour l'histoire du pays et ceux qui s'y intéressent. Néanmoins, il me faut dire, ici, que si j'ai un jour décidé d'écrire un livre sur Abdelkrim, c'est à cause de Germain Ayache. La lecture des « origines de la guerre du Rif » permet de relever une impression assez ambiguë, dans les sentiments, affirmations et conclusions de l'auteur. C'est à penser que le livre n'a pas été écrit par la même personne, on n'y retrouve pas le même fil conducteur. Quoi qu'il en soit, et quelles qu'en soient les raisons, Germain Ayache mérite amplement l'hommage qui lui est rendu aujourd'hui.

 

Deux axes font l'objet de la présente communication, primo l'état de la mémoire espagnole en ce qui concerne Abdelkrim et la guerre du Rif, et secundo, ce qu'il en est de la mémoire marocaine sur cette même question.

 

I. Abdelkrim & la guerre du Rif, dans la mémoire espagnole

 

1. Un sujet d'actualité

Près de neuf décennie, depuis la guerre du Rif, qu'en est-il de la place occupée, aujourd'hui, par la guerre du Rif et Mohamed Abdelkrim El Khattabi, dans les mémoires collective et individuelle espagnoles ? Le nombre de livres et écrits publiés, chaque année, en Espagne est impressionnant. Le nombre de sites Internet qui s'y réfère tout autant. De même que les travaux de recherche académiques, les films et documentaires de télévision. Jusqu'aux associations et députés espagnols qui n'hésitent pas à mettre à l'ordre du jour des questions aussi sensibles que la guerre chimique contre le Rif. Si d'aucuns reconnaissent la responsabilité historique de l'armée espagnole, d'autres se refusent à y croire et à en discuter. C'est dire si la question est encore aujourd'hui d'actualité.

 

Si, à l'époque, au moment de la guerre du Rif, ainsi qu'à sa fin, on peut comprendre le nombre d'éditions d'ouvrage en langues espagnole, française et autres. On est étonné, qu'aujourd'hui encore, le personnage, ainsi que l'événement suscitent autant d'intérêt chez nos voisins ibères. Chaque année, il se publie en Espagne entre trois et cinq livres sur le sujet. Sans parler des articles de revues spécialisées et travaux de recherches universitaires.

 

2. L'intérêt des médias et web

Outre, la présence dans les livres, on a pu se rendre compte, également, de l'intérêt des médias audio visuels, des chaînes de télévisions espagnoles et des radios espagnoles pour la question. Un grand nombre d'émissions y ont en effet été consacrées et /ou sont en cours.

 

Un petit tour sur le Web permet de se rendre compte du nombre impressionnant de sites en espagnol (9460) sur « abdelkrim – rif »  ou en catalan (26.600) qui portent sur « Abdelkrim Khattabi » et 151.000 sur « guera del rif ». Abdelkrim a marqué les esprits et continue de les marquer. Les uns l'encensent et s'y solidarisent, tandis que les autres le diabolisent et le haïssent. La radio nationale espagnole (RNE) « radio nacional de españa » vient encore récemment de réaliser un reportage élaboré par Juan Carlos Brazques sous le titre de « l'ombre d'Abdelkrim  : la guerre du rif » (la sombra de abdelkrim : la guerra del rif), diffusée le 13/10/2007. L'épopée d'Abdelkrim demeure présente et vive dans la mémoire et conscience des espagnols.

 

3. L'intérêt des politiques et militants

Mais il n'y a pas que les médias qui s'y intéressent. Des politiques et des militants associatifs aussi. Je ne parle pas des nationaux, mais des espagnols, catalans et autres. Ainsi, la « plataforma de la marañosa », qui représente une plate forme regroupant plusieurs associations espagnoles militent pour la fermeture de la « marañosa », cette fabrique qui avait servi à produire une partie des armes chimiques de destruction massive qui ont été utilisées contre le Rif. Dans leurs actions, ce mouvement qui souhaite la fermeture de la « marañosa », qui soit dit en passant, continue à produire des armes prohibées par les conventions internationales rappelle le rôle de cette fabrique contre Abdelkrim, le Rif et les rifains.

 

4. Le Rif aux Cortès

Sur un tout autre plan, celui des politiques, le Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif a trouvé auprès de l'ERC, (Esquierda républicana per catala), un grand soutien dans l'affaire de la guerre chimique contre le Rif. Des députés catalans se sont déplacés dans le Rif, ils ont pu visiter le Rif, rencontrer des personnes, entendre, écouter et comprendre ce qui s'est passé, les souffrances passées et présentes, l'injustice commise à l'égard du Rif, en violation des préceptes les plus élémentaire,… C'est à partir de là que nous avons rédigé avec les amis catalans un texte destiné aux Cortès, qui rappelle ce qui s'est passé, exige reconnaisse officielle et aboutisse sur des réparations. Nous avons été invités et introduits aux Cortès. J'ai pu personnellement, et au nom du Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif, prendre la parole, au sein du parlement espagnol, devant les députés et les cameras de télévisions espagnoles, et expliquer les tenants et aboutissants de cette grave affaire.

 

5. La question de la reconnaissance, de la condamnation et de la réparation

Les médias espagnols ont relié l'information. Force est de préciser, ici, qu'au même moment les médias marocains avaient été informés sans que cela produise un quelconque intérêt. Le texte déposé par les députés Maria Bonas et Juan Tarda a été déposé et a été publié au Bulletin Officiel des Cortès. La discussion de ce texte a fait l'objet de plusieurs reports. Et finalement, en raison d'un vote d'alliance contre nature, regroupant le PSOE et le Parti Populaire, le texte a été rejeté et n'a pas passé le cap de la discussion. Vous imaginez la campagne, les insultes, injures et intimidations auxquels ont du faire face les députés en question. La question de la réparation, au-delà des suites ayant été réservées, jusqu'à présent, à l'affaire de la guerre chimique contre le Rif, les principes et règles démocratiques d'un Etat de droit ont permis de poser sans ambages le problème et de le porter dans le saint des saints démocratiques, à savoir le parlement espagnol.

 

6. Archives et démocratie

Lorsqu'on voit les archives espagnoles, la conservation qui se fait dans les bibliothèques espagnoles des faits, actes et évènements en rapport avec le Rif et Abdelkrim, force est d'affirmer que les institutions espagnoles restent l'un des grands dépositaires d'une partie importante de l'histoire de notre pays. Les archives sont ouvertes aux chercheurs et personnes intéressées sans limites. Il n'y à pas longtemps, un rapport essentiel, le rapport Picasso, du nom du général espagnol, qui avait été chargé de rendre compte des évènements et responsabilités de la bataille d'Annoual a été publié.

 

Nous avons encore beaucoup à apprendre en terme de démocratie, de liberté, de droits de l'homme,… des pays occidentaux. En dépit, du caractère honteux et scandaleux de l'histoire, les institutions concernées ne cachent pas ce qui s'est passé. Les archives ne sont pas détruites, elles ne sont pas dérobées à l'examen du chercheur, elles sont au contraire conservées et mises à sa disposition. Elles font partie d'un patrimoine historique.

 

Le regard que l'on peut porter sur la mémoire espagnole, au sujet d'Abdelkrim et de la guerre du Rif est dual. Cette mémoire espagnole est aussi bien matérielle qu'immatérielle. L'oralité, les témoignages de ceux qui ont vécu l'évènement ou certaines parties de l'évènement, est consacrée par les documents écrits et autres supports matériels.

 

II. Abdelkrim & la guerre du Rif, dans la mémoire marocaine

 

1. La renaissance de la mémoire collective marocaine

Chacun d'entre nous ici conviendra, aisément, que l'Emir Mohamed Abdelkrim El Khattabi demeure, aujourd'hui plus que jamais, présent dans la mémoire collective marocaine, et tout particulièrement chez les rifains. Cependant, cette présence est issue des transmissions orales que nos parents et grands parents ont bien pu nous transmettre. L'enseignement officiel, dispensé au pays, n'apprend pas grand-chose sur l'homme, la guerre du Rif et la pensée politique de l'Emir. Ce que j'ai pu en apprendre, au-delà des transmissions orales, je l'ai su en grande partie grâce aux livres espagnols, français et anglais. J'ai été étonné, lorsque étudiant, fréquentant les bibliothèques espagnoles et françaises j'ai pu me rendre compte de la place occupé par la guerre du Rif et Abdelkrim chez ses ennemis d'hier. On en apprend bien plus sur soi chez les autres que chez soi.

 

Ce n'est qu'avec ce que l'on appelle la nouvelle ère qu'un regain d'intérêt a commencé à s'exprimer au sujet de Mohamed Abdelkrim El Khattabi et la guerre du Rif. Des livres rédigés par des auteurs marocains sont venus enrichir la bibliothèque nationale. Des colloques et journées d'études ont été depuis organisées régulièrement avec au moins une rencontre annuelle.

 

2. Abdelkrim sans Fondation

Une Fondation portant le nom de l'Emir a même pu voir le jour avec l'alternance, déclarée même d'utilité publique, sans que cependant elle fonctionne réellement en dépit des volontés des uns et des autres qui ne manquaient pas. Un colloque international a pu être organisé sur Al Hoceima sous le thème de l'installation de Mohamed Abdelkrim El Khattabi en Egypte. Une autre Fondation à l'initiative de feu le docteur Omar El Khattabi est restée aussi sans lendemain.

 

3. Qui est Abdelkrim ?

Un sondage organisé, il y a trois ans, par un journal marocain posait la question de savoir qui était Mohamed Abdelkrim El Khattabi ? Les réponses sont surprenantes et saugrenues : (Président du conseil municipal d'El Jadida, joueur de foot, militant de l'Istiklal,…). Certes, un certain nombre de journaux consacrent assez régulièrement, chaque année, un papier à la bataille d'Annoual. Mais quoi de plus étonnant que l'article de l'année dernière, du journal Le Matin du Sahara, puisse arriver à écrire un article sur la bataille d'Annoual sans nommer Mohamed Abdelkrim El Khattabi.

 

4. Le rapatriement de la dépouille de l'Emir

Un épisode mérite d'être conté. L'IER avait pensé clore ses travaux en les couronnant avec le rapatriement de la dépouille de l'Emir, depuis le Caire. Lorsque l'IER se rendit compte qu'elle ne pouvait le faire sans conditions, elle abandonné tout simplement le projet. Les partis politiques, d'une façon générale, n'ont exprimé aucun intérêt à la question. Seuls quelques journaux libres s'en sont fait l'écho.

 

5. Les groupes de recherches et publications

Plusieurs groupes de recherche ont vu le jour ces dernières années : Le Groupe de recherche Mohamed Abdelkrim El Khattabi, Jamiat Ad Dakira, le Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif,… Plusieurs colloques et/ou journées d'études sont organisés régulièrement sur Abdelkrim El Khattabi, la guerre du Rif,… Plusieurs écrits ont été publiés, encore que le volume ne soit en rien comparable avec ce qui se fait ailleurs.

 

6. La guerre chimique contre le Rif

Mais, il n'y a pas que le rapatriement de la dépouille de Mohamed Abdelkrim El Khattabi qui n'intéresse pas. C'est le cas aussi de la guerre chimique contre le Rif. Lorsque nous avons voulu tenir un colloque international sur la question, nous avons eu toutes les difficultés et tracasserie administratives. Incompréhensibles au demeurant. L'Etat marocain n'accorde aucun intérêt au sujet. Lors de l'invitation du Groupe de Recherche sur la Guerre Chimique contre le Rif, au parlement espagnol, les chaînes de télévision marocaines ont été invitées, en vain. Aucune n'a répondu à l'appel.

 

Si dans le Rif, l'usage des ACDM est encore présent, aussi bien dans les esprits que physiquement, d'aucuns s'interrogent, dans le reste du pays, s'il y a vraiment eu une guerre chimique contre le Rif.

 

Mais, que s'est-il passé au juste ? Lors de la guerre du Rif, entre 1921 et 1926, il a été fait usage, principalement par l'Espagne et subsidiairement par la France, d'armes chimiques de destruction massive (ACDM). Ces armes était connues sous des euphémismes : gaz toxiques, bombes spéciales, bombes X,… En fait, il s'agit d'ypérite (gaz moutarde), de chloropicrine et de phosgène. La qualification consacrée, aujourd'hui, pour la désignation de ces armes est celle d'armes chimiques de destruction massive. Et le plus grave, dans toute cette histoire, c'est que les effets de ces ACDM se font encore ressentir de nos jours dans le Rif et ses populations. Longtemps durant, on ne comprenait pas pourquoi il y avait un taux démesurément élevé de cancers du pharynx et du larynx chez les populations rifaines ? Des études scientifiques, faites par des experts généticiens internationaux reconnus et travaillant pour le compte des nations unies et d'institutions sérieuses affirment, sans ambages, au terme de leurs recherches que les armes en question se trouvent avoir des effets cancérigènes et mutagènes, de générations en générations.

 

Considérations finales

Aujourd'hui, en France, l'Etat français revient, d'une façon générale, sur les lois mémorielles. Il n'est plus question de magnifier les « bienfaits de la colonisation », ou de dire aux professeurs ce qu'ils doivent obligatoirement enseigner.  Pas loin de chez nous, nos voisins rapprochés ne cessent de réclamer des excuses, voire réparation de l'Etat français pour la colonisation et la guerre d'Algérie. Récemment, la Libye a obtenu, de l'Italie, réparation matérielle pour les préjudices subits du temps de la colonisation. En ce qui concerne le Maroc, seule la société civile, ou tout au moins une partie, milite en faveur de la question et récemment, deux partis politiques viennent de s'exprimer pour une réparation. Abdelkrim, de son vivant a milité pour le recouvrement de l'intégrité territoriale de l'ensemble du Maroc, dont le Sahara. Aujourd'hui, le Maroc dispose d'atouts historiques, politiques et autres dont il tarde à se servir.

 

A bon entendeur salut.



[1] Communication à la journée en hommage à Germain Ayache. Rabat, le 3 décembre 08. Faculté des lettres.



09/06/2010
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